La fête foraine, la noirceur déguisée

by

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon enfance liés aux fêtes foraines. Peut-être une ou deux sorties à la foire du Trône ou quelque chose d’autre dans ce style. Pourtant, l’environnement forain est un lieu de prédilection pour bien des créateurs. Que l’on soit en littérature, au cinéma ou même dans le jeu vidéo. La fête foraine renvoie un aspect festif, coloré où tout est fait pour que le visiteur s’amuse et prenne un plaisir sans bornes (les seules limites étant celles du porte-monnaie) mais également, et c’est là que les choses deviennent plus intéressantes, une ambiance macabre où le glauque règne en maître.

Fete_foraine_a_la_croix_rousse__lyon

Derrière les lumières, le sordide

I) L’environnement forain

    Dans une fête foraine, on retrouve comme je l’ai dis plus haut tous les éléments nous permettant de passer un agréable moment. Les stands collés les uns aux autres pour offrir au visiteur une variété de plaisirs, des lieux pour se ressourcer et manger à foison des glaces et autres pommes d’amour. Bref, la fête foraine est le lieu de l’insouciance, du jeu mais derrière cet aspect joyeusement coloré on retrouve également de quoi terrifier plus d’une personne.

    La fête foraine cherche au fond à figer nos illusions enfantines, à maintenir le visiteur dans un espace intemporel qui en devient finalement grossier et tape-à-l’œil (l’excès des couleurs, des néons qui clignotent, les bruits qui s’accumulent jusqu’à former un tout inaudible). Derrière le sourire, on trouve facilement le morbide où tout n’est que vernis. Apparats parfois décrépis, usés et n’offrant aux spectateurs plus qu’un clinquant d’un autre âge où le poids des années se fait encore plus fort, où une vague odeur de mort se fait sentir. A vouloir retenir et figer notre passé de bambin, nos émotions de gosse, alors que tout est sujet à la décrépitude et au vieillissement, on se retrouve donc avec un amas coloré où le mauvais goût et le sordide règne.

    Images-Images1

    "Tout le monde gagne, pas de perdant !"

    L’environnement forain est parfois associé à un environnement de déperdition, de dangers. Dans Pinocchio, L’île aux plaisirs étant cet espace du jeu, c’est dans cet endroit festif où les enfants se transforment en ânes. Une image brutale servant à nous montrer l’aliénation de l’homme dans des endroits de décadence où nous ne sommes plus que des ignares rigolant et souriant à tout va. La fête foraine peut également servir à montrer les vices de l’homme et toutes les bassesses qui peuvent le caractériser. C’est le cas dans Lola Montès de Max Ophuls où la fameuse Lola passera la fin de ses jours dans une cage pour être montrée au public. La perversité de l’homme associé à son goût pour le voyeurisme sont ici clairement montrés grâce à un lieu penchant facilement vers le sordide comme la fête foraine.

    Le jeu vidéo reprend aussi cet environnement si particulier pour proposer des univers inquiétants, des prétextes à une critique de l’homme ou à une critique d’un système politique. Dans le dernier House of the Dead, Overkill, on se ballade un moment donné dans une fête foraine complètement abandonnée, délaissée. Il n’y règne plus que des zombies et des stands délabrés et laissés à l’abandon. Le glauque et le sordide sont bien là, comme la violence et la mort du fait de la présence des zombies. Mais attention, le tout est traité avec humour grâce aux joutes verbales que se lancent les deux protagonistes du jeu mais également par la bouffonnerie qui caractérise la série.

    the-house-of-the-dead-overkill-wii-027

    Un bon clown est un clown mort !

    Silent Hill 3 utilisera également l’environnement forain dans un état de délabrement profond afin d’instaurer une atmosphère angoissante et de matérialiser la torture mentale que la série aime mettre en scène et développer. Dans un autre registre, Madame Fate, un jeu dans lequel il faut chercher des objets cachés dans des grands plans fixes, propose des lieux différents et lugubres se situant tous dans une ancienne fête foraine. La peinture qui recouvre les lieux ne prend plus, on comprend parfaitement que la pourriture gagne cet endroit et que la mort (qui frappe les forains les uns après les autres) agit comme une fatalité que rien ne peut arrêter.

    II) Le clown maléfique

    Le clown est certes un personnage que l’on associe volontiers au cirque, seulement cet amuseur public sévit également sous différentes formes dans les fêtes foraines. Qu’il s’agisse de jeux ou même de gugusses déguisés cherchant à dessiner un sourire sur votre visage consterné. Le clown maléfique est un dérivé du clown traditionnel. Il désigne un clown, ou un personnage à l’apparence de clown, qui, malgré son apparence joviale, comique et joueuse, a un très mauvais fond caractérisé par un sadisme et une cruauté sans limites.

    Le clown maléfique est en fait révélateur de toutes les peurs et les angoisses que peuvent provoquer le clown. Il divulgue au grand jour ces zones d’ombres qui effraient. Notre ami Bozo est grotesque par essence et flirte sans cesse avec la frontière de l’angoisse. Son coloriage excessif (certains parlent même de colorophobie), ses disproportions liées à son déguisement (grandes chaussures, nœud papillon énorme). Ce gigantisme et cet excès peuvent être source d’angoisse.

    1023261128_small

    "On joue tous les deux ?"

    D’un point de vue plus historique, il est intéressant de noter qu’aux Etats-Unis John Wayne Gacy a défrayé la chronique en son temps en se faisant connaître comme un tueur en série particulièrement efficace. Le brave homme, citoyen lambda œuvrant même pour des œuvres de charité, se déguisait en clown pour entrer dans les hôpitaux et faire rire les enfants malades. En prison, avant d’être tué par injection létale, Gacy dessinait beaucoup de portraits de clown.

    A partir de toutes ces choses, la création a fait le reste. Au cinéma, en littérature, peu importe. L’important est que ce mythe du clown sadique et violent, souriant mais meurtrier, a été copieusement développé par toutes les formes d’expression artistique.

    La bande dessinée, les comics en particulier, a érigé quelques grands malades bariolés. Le Joker, dans la série Batman, ou encore le Violator dans Spawn. Deux monstres sanguinaires et malades mentaux (le délire étant souvent associé également au personnage du clown) qui derrière leur déguisement clownesque sont des serial killer en puissance.

    viol8r2

    "Qu'est-ce qu'on se marre ?!"

    Le cinéma a contribué lui aussi à cette vision du clown sadique dont la place est assurée désormais dans l’imaginaire populaire. On peut citer, entre autres, le capitaine Spaulding dans La maison des 1000 morts ou The Devil’s Reject. Dans le premier film, on assistte à la mise en scène d’un train fantôme tenu par le fameuxcapitaine. Une attraction de fête foraine dans laquelle on ne présente non pas le fameux bestiaire traditionnel de l’horreur (Fantômes et compagnie) mais bien des tueurs en série. Spaulding matérialise au fond le glauque et le sordide qui demeure la plupart du temps enfouis dans les ombres de l’environnement forain. Ne cherchons pas l’implicite, ici c’est explicitement que l’on montre au spectateur cette noirceur caractéristique de ces lieux. Le film Ça reprend également cette idée du clown maléfique avec ce personnage aussi souriant qu’inquiétant qui excelle dans la capture de marmots.

    captain

    Un joyeux luron ce Spaulding !

    Au fond le clown fait office d’enseignement de la prudence. « Restons sur nos gardes, méfions-nous des apparences » semble-t-il nous dire. Le clown est souriant, propose souvent des traits sentant bon la bonhomie, est bourré de couleurs. Jusqu’ici tout va bien, pas de quoi avoir peur. Et pourtant, que peut donc bien cacher ce personnage qui semble inoffensif et prêt à tout pour nous faire rire. Un psychopathe ? Un dingue ? Un cynique absolu ? Que sais-je ?

    Le jeu vidéo a lui aussi participé à l’élaboration de ce mythe de façon plus ou moins appuyée. Dans l’extension du petit jeu Pain, Amusement Park, on retrouve le personnage du clown que l’on nomme « Frightenus Childrenus ». L’accent est une fois de plus mis sur la peur que provoque le personnage sur autrui. Dans Les chevaliers de Baphomet, le terroriste qui fait exploser une bombe à la terrasse d’un café parisien n’est ni plus ni moins qu’un clown. Le personnage le plus insignifiant et le moins suspect du lieu de l’attentat. Adams de Dead Rising joue également dans cette cour en campant un personnage aussi violent que bouffon. Le clown peut être violent, il est montré ainsi bien souvent, mais garde également en lui la bouffonnerie qui lui est intrinsèque. C’est peut-être aussi cela qui est inquiétant pour le spectateur.

    3895

    Le clown est une ordure par essence

    Ainsi l’environnement forain, comme les personnages qui hantent ces lieux, sont de multiples prétextes pour les créateurs à développer par l’esthétique ou le propos une certaine idée de la décrépitude. Un délabrement mental, physique, environnemental. Probablement que dans une vision symbolique, ce monde bariolé et coloré symbolise la mort de l’enfance. Une enfance que l’on cherche à maintenir à tout prix dans son état originel le plus longtemps possible. Seulement rien n’arrête le temps et cette tendre enfance vieillit comme toute chose, jaunie comme une vieille photo qui demeure aux côtés de tant d’autres dans un album relié. Un environnement plein de noirceur mais surtout un environnement fertile du point de vue de la création. Comme souvent, non ?

    Publicités

    Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

    4 Réponses to “La fête foraine, la noirceur déguisée”

    1. lanse Says:

      sans commentaires

    2. Thomas Says:

      A propos de clowns, quels seraient les clown bizarres mais plutôt bons? Du genre Krusty des Simpsons.

    3. eric Says:

      c’est marrant de ne voir que des choses glauques ou effrayantes !!
      on se pose trop de questions et il vaut mieux garder une âme d’enfants avec le monde qui nous entoure! non ?

    4. chevalier Says:

      les bras m’en tombent !!! les fêtes foraines coupe gorges…. cette personne est tellement frustrée qu’elle n’y a certaine ment jamais mis un pied .

    Laisser un commentaire

    Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

    Logo WordPress.com

    Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

    Image Twitter

    Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

    Photo Facebook

    Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

    Photo Google+

    Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

    Connexion à %s


    %d blogueurs aiment cette page :